« La puissance du contre-pouvoir »
mardi 5 juin 2007
“Devait-il y aller ou pas ?" C’est la question que pose Témoignage Chrétien de cette semaine. "La question divise ceux qui soutiennent les idées de José Bové. Pour Miguel Benasayag, il est tombé dans un piège en croyant « changer la vie » depuis l’Élysée.
Qu’on en partage ou pas les conclusions, ce texte mérite lecture et réflexion...
"Cher José, il est devenu difficile, ces derniers temps, de te parler directement. Je t’adresse donc ces quelques réflexions dans les pages de Témoignage chrétien. Elles correspondent, je le pense, à des questions que se posent un certain nombre de ses lecteurs.
J’ai appris que tu venais de prendre une décision assez banale : tu te présentes à la présidence de la République. Je t’écris donc cette lettre comme à un ami cher qui s’est mis dans un sale pétrin.
Tous les cinq ans, pour l’élection présidentielle, nous voici sommés de penser là où l’on nous dit de penser. Le reste du temps, faites ce que bon vous semble, laissez vos voisins crever de froid, des écoliers se faire passer des menottes et renvoyer vers la Roumanie ou le Mali, ne vous posez pas de questions sur l’avancée du progrès technique, la dévaluation de la pensée, du débat, de la culture. Laissez-faire car vous aurez l’occasion de retrouver bonne conscience, le moment venu, en assumant votre devoir fondamental : plier une petite feuille en deux et la déposer dans une boîte en plastique. C’est à cet instant précis qu’il vous faudra exercer votre liberté de citoyen.
Nous devons constater que cette propagande fonctionne à merveille. Tout le monde prend très au sérieux ce grand moment du politique. Votez Royal, Sarkozy ou Bayrou et votre vie, soudain, basculera, si ce n’est la société entière. Or, nous devons constater que nos sociétés sont particulièrement dévitalisées, habitées par la tristesse et la peur. Il est d’autant plus facile de profiter de ces faiblesses, de ces failles pour imposer des cadres stricts, rassurants, notamment en amenant les moments du politique à être de plus en plus codés et réglementés. Tout ce qui relève de la multiplicité, de l’expérimentation, de l’initiative populaire, de l’action spontanée et des perspectives à long terme, tout cela dérange. Avec l’élection présidentielle, on peut enfin mettre de l’ordre : le moment de la vraie bonne politique bien propre est arrivé. Un chef, un programme et l’avenir s’ouvre.
La question qui se pose à nous, membres de l’alternative, face à ta candidature, José, est donc la suivante : quelle doit être notre attitude face au pouvoir institutionnel ? Il semble important d’analyser les rapports entre politique représentative et contre-pouvoir en laissant derrière nous le préjugé simpliste selon lequel si l’on fait de la politique, à la base, c’est que l’on s’oppose à la politique représentative. Il y aurait, d’un côté les dangereux amateurs et, de l’autre, les compétents. Il s’agit là d’un faux débat. Non, on ne devient pas sérieux et responsable parce que l’on entre sur le terrain électoral et que l’on aspire à occuper les lieux de pouvoir. Il y a une consubstantialité entre le pouvoir politique et tout ce qui épaissit le lien social. Surtout, l’expérience a montré que le lieu du pouvoir central, de la représentation, était largement impuissant à changer les orientations fondamentales de la société ou à résoudre les graves problèmes d’une époque. Impuissance qui n’est pas due à une méchanceté ou à une corruption quelconque, mais au fait que la représentation est justement représentation de la chose et non la chose elle-même. Or, à force, on a fini par croire que la carte était le territoire et que le territoire devait s’effacer devant la carte. Or, si l’on veut agir sur le territoire en ne cherchant qu’à modifier la carte, l’impuissance est inévitable. Le lieu de la politique représentative reste le lieu d’une simple gestion de la complexité et des antagonismes qui ne peuvent être polarisés de façon trop radicale. En revanche, le lieu de la puissance est celui du développement de multiples processus à la base, qui, eux, peuvent résoudre des problèmes et émettre des hypothèses théoriques et pratiques.
Il ne faut pas accepter cette vision selon laquelle le contre-pouvoir s’opposerait au pouvoir. Il est le lieu d’une revitalisation du champ social. Pas tous les cinq ans, tous les jours. Le contre-pouvoir est le lieu où l’on prend au sérieux la longue durée, les démarches collectives, l’apport de la diversité des expériences et de la multiplicité des points de vue. Il nous faut attendre des représentants politiques qu’ils accompagnent ces dynamiques et en tirent le meilleur. Rien de plus, rien de moins. Non, ce n’est pas depuis l’Élysée ou Matignon que l’on peut « changer la vie ». L’Histoire l’a démontré.
En devenant candidat à l’élection présidentielle, cher José, tu quittes cette logique du contre-pouvoir dont tu avais contribué à démontrer toute la richesse. Et tes récentes déclarations sur la nécessité d’occuper le pouvoir pour résister à la pression néo-libérale ou ton appel à voter Ségolène Royal au second tour démontrent que tu auras du mal à sortir du piège dans lequel tu t’es jeté.
Oui, en te présentant à cette élection, tu t’es bel et bien mis dans le pétrin. Et moi avec. Car si je reste persuadé que tu as fait le mauvais choix, je serai bien obligé de t’apporter ma voix. En fidélité à nos combats menés pour renforcer les lieux du contre-pouvoir."
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